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vendredi 28 juin 2013

Forêt d'Ecouves



Je rentre dans la forêt d’Écouves, Normandie. Chars abandonnés en 1944 devenus trophées, monuments, pierres, sang, guerres, cris & métal.
L’odeur, la lumière, la mousse verte habille les troncs des arbres.
Tapis verticaux que je caresse. Je ne peux rien en dire d’autre.
Jamais arbre ne dira mot, ne gesticulera, ne donnera son avis, ne manifestera son plaisir, ses déplaisirs, son indifférence où quoi que cela soit…. Pourtant pas silencieux celui-ci. Pourtant aimable & admirable, juste d’être là.
Pas de fraternité non plus – d’une autre chair je suis fais.
Pas d’œil, pas de nez, pas d’oreille, aucun orifice sensoriel.
Sent-il ? Sent-il un peu comme moi, quelque chose, quelque pas grand-chose même, quelque rien infime qui nous rendrait, lui et moi comme complices, comme presque semblables ? Autrement que de se dire ? Qui sait dans une forêt qu’il est sur une planète isolée dans un système héliocentrique? Qui sait en regardant le gland tombé que celui-ci n’est pas du même feu que la pierre & qu’il est vivant tout comme soi ? Qui sait qu’il est humain, là ? Etc.
Le ciel apparaît comme une nuée de confettis bleus. Les feuilles gigotent, clignotent, sémaphores imbéciles et gracieux.
Des grandes flaques d’herbes blanches font paraître les troncs les plus fins noirs et gris ; les plus gros ressortent verts et violets, ocre vif, orange sourd et extrêmement lumineux.
Sous le bitume de ma rue une forêt silencieuse patiente.
Dans la forêt je ne ressens aucune secousse émotive violente. Vivant avec, vivant comme, indifférent, intégré, pleinement. Émotion d’huile arythmique continue.
La fluidité de l’espace de la forêt emplit mon corps, d’un même souffle.
Toutes mes sensations me fondent dans cet ensemble dès que la route à l’orée n’est plus visible.
Le sentiment de solitude a disparu – oubli vital d’un moi débile.
La ville est une châsse où nous nous enfermons, grondant de remords, de nostalgie, d’impuissances informulées (non pas ineffables, non pas silencieuses). Les émotions sont ici toute de contraste, de rupture. Aucune familiarité n’est possible avec ces immenses ensembles verticaux – s’agrippant aux flancs des montagnes, envahissant les plaines et asphyxiant les plages ; torturant nos âmes bientôt stériles. Le cœur bat en dissidence, accidentellement.
Je marche dans la forêt chaussé de bottes de caoutchouc lourdes & confortables sans évaluer les distances. Les communes mesures humaines y sont abolies. Chaque pas annule le précédent ; je m’éloigne. Les bottes de 7 lieux sont une rêverie d’un vagabond fuyant les chiens.
Être est un emprunt suranné.
Etc. 

vendredi 14 juin 2013

Natures mortes au cimetière







Tout supplice porte en lui, à son plus haut degré, l’esthétique qui lui est contemporaine.
Tout supplicié porte sur lui les stigmates atroces d’une esthétique. Il catalyse un programme esthétique foudroyant. La sinistre cérémonie du supplice fait miroir insolent à la société dans laquelle le supplicié subit ses outrages.
Il est l’avènement de la mort.
Il est le "work in progress" de la mort.
Travail en cours.
L’invention savante et l’improvisation calculée y sont maitrisées, comme dans tout travail de création. Les peintres ne s’emparent pas de ce sujet que par goût du macabre ou pour plaire aux bourreaux… La fascination nait de cette synthèse de la connaissance intime de l’homme par l’homme. C’est une représentation in vivo de l’image que se fait l’homme de son âme. Qu’est-ce que l’âme ? Où se cache-t-elle dans cette amas de chair désormais muette dans son engourdissement de douleurs ? La chair de ce non-être l’a-t-elle vomie ? L’a-t-on perçue virevoltante de terreur dans le fond incandescent de son œil ? Tout cela est aussi inutile que de chercher à maitriser l’avenir ou le devenir d’une langue.
Ces images nous collent à la peau ; poisse de l’héritage. On se les refile sans crier gare de génération en génération, de peuple à peuple, de peintre à peintre.
On met toujours le même raffinement dans la question.
Les réponses s’énoncent en énigmes douloureuses, silencieuses, précises. Leurs durées de vies durent le temps du regard qui s’y pose ; une chaîne qui friquotte sans vergogne avec l’éternité…
Chaque massacre collectif nouveau éclaire nouvellement l’histoire.
Les peintres détiennent la sonde de l’histoire de l’âme humaine.

Alain Leliepvre