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lundi 4 novembre 2013

3 recueils de dessins



 
Techniques mixtes (aquarelle, collage, crayon, gouache, encre de Chine, pierre noire, carrés Conté, plume, stylo bille, tampons, bombe,...) sur actes notariés datés de 1826/27... Les couvertures sont en carton de valise et adhésif plastique, les pages y sont reliées d'un faux fil d'or...

Merci à l'ami internaute inconnu qui m'a proposé (et envoyé !) ces supports exotiques... Quelques caprices de plus... même si cet envoi a eu l'effet positif que peut avoir une commande...

Sur le dernier dessin réalisé est écris :  "J'apprends aujourd'hui lundi 28 octobre 2013 la mort de Lou Reed survenue hier."

jeudi 26 septembre 2013

Une œuvre d’art nue



Une œuvre d’art avant son habillage ; avant qu’elle ne soit devenue intelligible. Je pense à une architecture en cours de réalisation. On devine des masses ; on voit des successions de matériaux amassés, isolés, contradictoires ; des signes à la craie sur les parois verticales ; des variations composées de taches d’enduit écrasé d’un même geste répété, précis, modulé ; des câbles sans attaches ; des escaliers couchés ; etc. Une œuvre conçue par l’esprit humain, brute parce qu’en cours d’achèvement, en mouvement.
La phase suivante du chantier consistera à cacher tous les gestes des ouvriers ayant œuvré, toutes leurs astuces, tous leurs traits d’esprit et de craie et les inventions d’ingénierie.
Je reviens du chantier du nouvel équipement culturel de la ville du Mans. Il est actuellement dans cet état poétique, avant de devenir élégant.

Je me suis senti bien plus souvent renversé par les sacs poubelles et les cartons des commerçants, les signes de la DDE et des BTP, les chantiers, les bouleversements urbanistiques que par ce qu’on me donne à regarder dans les galeries d’art et les salons. Les dialogues qui s’instaurent, l’instabilité & la spontanéité des installations, l’énergie humaine qui y est diffusée, les gestes efficaces ; jamais il n’y aura ici de faux-semblants, de fausses maladresses élégantes. On ne vise que le concret. Le regard y est libre, autant que je puisse me sentir libre dans les canaux urbains.

L’aléatoire tout comme l’arbitraire y ont une bonne place.
Les événements plastiques fabriqués de ces matériaux et de ces gestes (arbitraire des nécessités qui y président, aléatoire de la promiscuité urbaine), au même titre que les œuvres d’art/matériaux des histoires de l’art, sont au cœur de ma formation d’être humain et spécialement d’artiste, au cœur de notre civilisation.
Ces deux ensembles de natures différentes se chahutent. L’un est éphémère, spontané, répondant à des critères essentiellement fonctionnels, hygiéniques, économiques, doué d’une sorte de motilité. L’autre est un héritage qu’il faut aller visiter, il n’est pas à portée de main, il n’intéresse et ne préoccupe qu’une petite partie de la population. Il vise la vie de l’esprit, sa liberté, sa construction ; chacun des éléments qui le compose est une hypothèse. La rue et les histoires de l’art sont des réservoirs ouverts.

La rue et les actions qui s’y rapportent n’ont pas valeur d’œuvre d’art (aucun artiste ne revendique la rue et ce qui s’y passe en tant qu’œuvre signée : ce serait un ready-made absolu, d’une rare violence). Le miroir que la rue nous tend est sans médiation, ses effets sont directs. Il renseigne parfaitement de l’homme d’aujourd’hui, de moi aujourd’hui. L’anonymat y règne.

Qu’est-ce que serait une œuvre d’art qui n’aurait eu comme dictionnaire que la rue, ses matériaux, ses gestes – gestes qui tracent, assemblent, équilibrent, lient, détruisent, surfacent, canalisent, retiennent l’attention – ?
Une œuvre définitivement ouverte, indéfinie, au moyens strictement suffisants et nécessaires.

La rue est une manière de désigner un extérieur visible, palpable, abondant dans la diversité possible, la variété des combinaisons, des savoirs mis en œuvre. C’est l’Autre pris de plein fouet, sans louvoiement.

Il y a d’autres microcosmes.
Les gestes du boucher qui ficelle la barde autour d’un rôti sont d’une élégance qui dépassent tout ce que j’ai vue de chorégraphié. Alors le boucher présente le rôti bardé dans sa paume de main, un tiers posé sur l’avant-bras, comme un nouveau-né, attendant le jugement du carnassier, subjugué.

Certaines pages de certains quotidiens nationaux m’arrêtent. La mise en page rectiligne, rouge, noire, blanche, l’impression mate sur du papier fibreux et grisâtre qui absorbe l’encre (le point de trame ne doit pas être graissé pour compenser l’étalement de l’encre), rien ne luit, rien n’éclate, les titres noirs à la typographie massive (de la famille de l’Univers – Linéale ou Grotesque) des appareils d’état où l’œil s’arrête, contrastant avec les articles gris adoptant une typographie souvent utilisée pour faciliter la lecture d’un texte long (Garalde ou Elzévirs, comme le Garamond), où l’œil va pouvoir courir. Aucun centimètre carré de papier n’est exclu des jeux de l’œil du lecteur de journaux. L’odeur acre de l’imprimerie se mêle aux jeux visuels. Plus que lire, je regarde « mon » journal. Dans ce cadre-là, certains photographes renvoient l’actualité peu ragoûtante dont ils doivent rendre compte au rang du mythe, rappelant des univers picturaux, théâtralisés, volontairement ou non. Ces mêmes photographies tirées sur « papier d’art », agrandies parfois démesurément, encadrées, exposées sur les cimaises des galeries changeront de nature et de sens.


Les effets que produisent sur moi certaines mises en pages ne sont pas à proprement parlé « voulus » par les patrons de presse ; le commerçant ne cherche pas à m’émouvoir en entassant ses cartons dans la rue ; quant au boucher, à qui on peut prêter une véritable sensibilité artiste, n’en a pas la volonté. Les intentions sont ailleurs.


Les rues, les bouchers, les journaux, auxquels je peux ajouter les falaises du Pays de Caux, les forêts, un arbre, un syrphe sur une herbe dans son champ, m’exhortent à me fondre dans la vie. J’y suis un étranger, extérieur comme un spectateur qui, tous radars aux aguets, absorbe un monde où il se lit et se découvre dans les moindres replis. Je suis fait des mêmes intentions, des mêmes éléments fondamentaux – organiquement, chimiquement –, j’en ressens tous les mouvements comme si tous avaient été expérimentés dans ma chair même.
Lorsque je flâne je me mets au diapason des lieux que je traverse. Mon attention est intérieure, acceptant les interventions extérieures comme une allumette dans le caniveau. Rien ne vient me troubler. Je suis un environnement.


J’entends à la radio la voix d’Alberto Moravia. Il parle de la possession.. Pour posséder, il faut renoncer à la possession, contempler son amour : « Admettre qu’il y a un autre en dehors de nous . »

Autrement dit : je suis possédé autant que je possède.















mercredi 18 septembre 2013

"La mort ? Moi, je botte en touche"




 « La mort ? Moi, je botte en touche »
La peur du dénouement



Les vertiges inutiles et encombrants me secouaient le soir, comme un rituel au moment où la léthargie s’amorce, où les songes, dans l’indifférenciation progressive des bruits des véhicules motorisés qui sculptent l’espace de la ville m’entourant, comme une symphonie maritime, commencent à m’entreprendre. Après le sursaut terrifiant d’un néant semblant entrevu, comme l’acteur impatient soulève à peine le rideau de scène, tremblant de peur d’être vu et de ne rien voir, je reprenais ma respiration, écoutais encore les vagues urbaines s’évanouir mollement, mon corps à peine sûr d’être là dans le vertige théâtral de l’inexistant, de la mort et du sommeil – panique ritualisée.
J’ai longtemps convoqué dans l’assoupissement ce que je croyais être un échantillon du Néant. Je pensais naïvement me familiariser avec la mort – étendue sans limite, sans forme, virginale.
Le langage sans mots de ma chair vivante, le vertige, sursaut sensationnel, ne donne aucune réponse – comme si je comptais sur l’orgasme pour me donner les clés de la reproduction. Ce vertige fulgurant, qui en soi ne s’associe pas nécessairement à un désagrément, est déceptif (quant à la connaissance escomptée). Ma chair trompe ainsi mon désir de traverser le miroir par une forte giclée substantielle du sentiment d’exister. La chair prend le relais de mon esprit, arrivé à une limite infranchissable.
La mort est une expérience illusoire que je transfère sur l’Autre.
Et chaque soir ce souffle vertigineux me transportait hors de moi, comme s’il fut la seule & véritable preuve tangible de mon existence.

La mort volontaire était ce que je tâtais, ce que je soupesais, à chaque instant. Tout s’arrangeait parfaitement. La fascination pour ce nouvel ordre que je prêtais à ma nouvelle vie n’était, dans ces instants limpides, aucunement morbide. Le spectacle atroce que j’aurais eu à laisser à mes proches entrait dans cet ordre. Mon épuisement, le non-sens, tout enfin semblait s’alléger grâce à cette résolution. C’était une manière, pensai-je alors, d’aller jusqu’au bout de l’aventure ; aventure qui ne demandait qu’une révélation, un aboutissement de toute évidence. L’Angoisse ne s’amenuisait pas, elle trouvait là son épanouissement, une cohérence factuelle, totale. Elle n’était plus néfaste, elle se présentait comme une serrure qu’il fallait dérouiller. La clé, je la détenais, brillante comme une fusée.
La mort n’était plus un obstacle, elle était devenue une alliée formidable.
Les soubresauts vespéraux prenaient des allures d’entraînements.

De la mort je ne connais rien, sinon des représentations aux multiples variations, léguées par mes prédécesseurs, par les traditions funèbres, source de tous mes fantasmes. La mort est un projet qui se réalisera sans ma sacro-sainte volonté.
L’angoisse qui m’enserre à la mort d’un ami, d’un père, est provoquée par la projection de ma propre mort. Je pleure ma disparition au-delà de la disparition de celui que je ne verrai plus, en vrai. Les opérations mentales sont alors vives et multiples, paradoxales ; mes larmes sont des liants – comme on le dit de l’huile de lin en chimie –, les étouffements des soubresauts de la vie qui me meut, veut poursuivre et poursuivra. Je ne suis pas mort à la suite de mes chers défunts.

Dans cette expérience-là, dans cette mise à nu nécessaire, mon face à face sans pudeur, je me débarrasse d’une partie de ce que je crois qui agit à ma place. Je m’épluche. J’assainis par le vide. Je nomme cette part dans laquelle je veux tailler pour survivre/poursuivre paisiblement : « Occident » – territoire imaginaire dessiné à la règle sur des cartes, où l’on sacrifie au cutter des êtres vivants. Je pourrai la nommer Inconscient – une sorte de puanteur scabreuse qui mythifie encore davantage la prestigieuse personnalité. Il y a une entreprise de marketing moral qui institue l’idée que le moi est un vice, que toutes les éminences grises semblent créditer. L’Occident et l’Inconscient m’apparaissent aujourd’hui comme deux allégories agissantes, manifestant la puissance active des symboles sur notre monde matériel.

L’esprit construit des réseaux de survie, un gribouillage topologique, avec lesquels nous pouvons voyager dans notre chambre, immobiles. Mes sens me renvoyaient avec exactitude la nécessité de ne rien faire. Je ne cherchais à valider que les actes réflexes – respirer (entraînant son cortège d’odeurs et de parfums), soulever les paupières (lumières, ombres, espaces me pénétrant), dormir (laissant se former rêves et méditations),…–, tous actes vitaux, où la volonté ne semble pas agir.

« Comme si ce n’était pas moi qui agissais. » Cette phrase, si souvent entendue, dit clairement le trouble que je ressens. Qui agit ? Ou plutôt : Quoi agit ? Comment s’opèrent les choix ? Comment se structure ma pensée pour que tel acte se produise, parfois à mon encontre, et non tel autre… ? La conformité pesante que l’on exige de moi est une gangue de laquelle je dois m’extraire.
J’accepte ma mort qui s’élabore sans moi & en moi – processus d’une métamorphose, qu’on ne peut décrire que cliniquement. Ma mort appartient au futur qui n’existe pas.

J’accepte ce processus de métamorphose qui apparaît par à-coups, par flots incompréhensibles, inconnus de moi, d’un moi qui se regarde et vomit une identité qui lui semble déjà usurpée. Mes goûts et mes dégoûts sont des passerelles entre moi et ce qui me modèle.
Cette phase-ci a débuté il y a une dizaine d’années, le jour où j’ai renoncé à des principes moraux au profit de leur contraire, le jour où « j’ai changé de vie » matérielle. J’avais ouvert une porte sur une partie du monde que je ne connaissais pas, que je honnissais candidement depuis des lustres, comme Adam la pomme.
L’Angoisse tapie, oubliée, enfouie, permutée, s’est réveillée d’un bloc, neuve, précise, cinglante, furieuse, enveloppante, efficace comme un tigre. J’y ai reconnue une angoisse de l’enfance, fondatrice. (Je croisais soigneusement mes bras sur la poitrine, je fermais les yeux, je me regardais mourir. Au moment où mes lèvres allaient effleurer la joue de mon père, je me réveillais persuadé d’y réussir mieux la prochaine fois.)

Après avoir épuisé les assommants sommeils artificiels – où des camarades interchangeables deviennent acceptables par l’habitude des consommations communes, nos conversations en boucle, invariablement identiques, qui se perdaient dans les consciences ruinées de chacun – la solitude s’est imposée. Cette illusion de vie sociale s’est dissoute d’elle-même, faute de matière. Certains divertissements me conduisent inexorablement à la perte de la faculté essentielle d’être humain : le doute.

La solitude faisait ma nouvelle identité, mon nouvel habit de citadin. Toutes les joies et plaisirs que je connaissais s’en sont allés à vau-l’eau. J’avais perdu tous mes moyens. De vieux réflexes demeuraient, vains. Ma personnalité – c’est à dire mon moi social, illusoire, permis, vaniteux, capricieux – devenait importable, comme une rivière de diamants.
J’en ai perdu jusqu’à ma foi en l’Art.
L’Art s’est révélé ennemi de ma souveraineté. Ce refuge de mon existence se délitait dans le non-sens – transi d’amour je me réveillais enlacé dans les bras putrides de mon propre cadavre symbolique.

Je restitue une part infime de mon ignorance. L’ignorance est une terre fertile, un territoire qui m’appartient en propre.

La thésaurisation des connaissances est illusoire. La peur de la vérité qui arracherait l’illusion comme une adhérence néfaste à un organe sain, la peur d’un dénouement possible, la peur d’une métamorphose radicale m’ont fait trembler jusqu’à la nausée, jusqu’à la perte de volonté, jusqu’à l’assoupissement. La Liberté eut été comme trop forte. Il y a une similitude entre la nausée et les larmes (en flots continue) : l’esprit délègue, abandonne sa part de raisonnement à la chair. La chair, dans son expression irrépressible, me rappelle à l’ordre, à ma souveraineté animal – la chair éruptive.
À ces peurs de soi, à ces peurs intérieures, à cette peur fondamentale de ne plus se reconnaître, de ne plus se connaître, de ne plus comprendre ses propres visons du monde s’ajoute la peur de devenir méconnaissable, inintelligible, étranger chez soi – une altérité incongrue.

Les changements sont visibles dans les schémas intérieurs bouleversés, rendus souvent illisibles. Les moindres actes de la vie ménagère deviennent objets d’analyse, comme s’ils étaient observés par un nouveau venu tatillon. Je ne me demande plus le sens de mes actes. Ils se réduisent peu à peu et tentent d’induire tous – ou du moins la majorité restante, certains m’échappent encore – un plaisir actuel, le plaisir du présent rendu palpable. La quête est là : ne pas échapper au présent si je ne peux échapper à la mort…
…une manière de « botter en touche ».

J’image mon existence, mon dégoût des pouvoirs.

A.L.



mardi 10 septembre 2013

Greffe d'un cerveau de chien




Chaussé de mes lunettes de soleil la ville se colore d’or, de bronze orangé, les ciels se contrastent et se nuancent, les champs verts s’enduisent de cire d’abeille, les visages s’épanouissent dans une lumière vénitienne (Venise s’écroule et s’enfonce sous les vagues d’un bateau gros comme un moche immeuble terrifiant).
Dans des terres désolées et stériles, d’incandescents grille-pains géants ondulent dans l’air qui se dilate  ̶  dans leurs ventres d’ombre brûlante des poules aux ailes, ergots, bec arrachés, maintenues dans des cages se chient dessus ; des poussins grouillant piaillant triés de mains de maîtres sont piétinés dans les couloirs cimentés ; des veaux incarcérés dès la naissance, ne connaîtront contre leurs chairs tendres que les froides attaques de leurs box d’acier, assassinés dans l’effroi ; des porcs hurlent puant la pisse et le chlore  ̶  projettent alentours leurs lugubres et puissantes effluves alchimiques de merde et de taule.
Je suis ce que j’ingurgite.
Parfois je souris béat au néant   ̶  sourire pléonastique  ̶  derrière mes vitres teintées ocre jaune.
J’ai vu des requins dématérialisés qui avaient à la place de l’aileron dorsal la chair à vif en forme de rien. On les rejetait à l’eau moribonds. Les ailerons échoueront dans des assiettes gastronomiques.
Au Mans on a construit une place toute plate et minérale. Autour, des bars ivrognes et arrogants gisent dans leurs ridicules apparats publicitaires. Une église et des banques complètent le pourtour. Des spectacles tout au long de l’année élucubrent des bêtises apaisantes tout en tissant des « liens sociaux » (cette expression devenu l’objectif principal  ̶  énoncé ou pas  ̶  de tout projet subventionné me donne la nausée. Je vais faire une sieste.) Dans des pots d’environ un mètre cube emplis de terre, vivent des arbustes que l’on pousse d’un côté ou de l’autre de l’agora moderne au gré des besoins du Père Noël.  Dans un bégaiement pathétique, à quelques pas de là, on finit de construire la même place. On y a planté, en bordure de la nouvelle ligne de tramway qui la traverse, un arbre adulte, cet été. Il s’en est effeuillé à peine remis en terre. En face de moi, la cité judiciaire est une sorte de monument classique contemporain (rigidité, plans successifs, colonnade néo-grecque, expression du pouvoir à destination du peuple, rien n’y manque sinon un Roi). Dans un plan de vitres miroitantes se contorsionne le reflet contrasté de l’abside gothique de la cathédrale  ̶  une défenestration sans fin. A ma droite, le nouvel établissement culturel public (cinématographe, théâtre, galerie), impose deux cubes géants coiffés et liés par une même visière. L’un est de vitre, l’autre terriblement aveugle (de la même teinte que la cité judiciaire et que la galerie marchande qui la jouxte) ; entre ces deux parallélépipèdes lisses se creuse un couloir qui n’invite à rien. L’ensemble rudoie quiconque a vécu une expérience architecturale, a reçu l’émotion d’un espace construit, s’est senti dedans et soi.
Je suis ce que je vois, je suis pénétré par ce que j’habite.
Dans une église ancienne  ̶  mettons jusqu’au XIXe siècle  ̶ , en cas d’indigence architecturale,   je peux toujours m’accrocher à une astuce d’artisan, au travail d’un sculpteur, d’un forgeron,  à une surface minérale palpitante, à une voûte ou une courbe émouvante, à une touffe de lumière qui passe en soupirant sur un gisant souriant de marbre.
L’église de la Visitation, qui n’est pas encore un bar, a été bâtie au XVIIIe siècle sur les plans d’une religieuse architecte baroque. Une couronne de fer forgé ceint une partie des hauteurs du corps de l’édifice, toute frissonnante des végétaux qui y figurent. Attenante au couvent, une partie de ce dernier a été commuée en maison d’arrêt (la gendarmerie au XIXe siècle, la prison de femmes, l’ancien tribunal). Elle a été souvent citée par la presse judiciaire comme exemplaire de l’insalubrité et des sordides conditions de détentions sévissant dans les prisons françaises. En périphérie du Mans s’est allongée, toute plate, une prison moderne, presqu’à la campagne.
Sur le site de la Visitation, « à la fois ambitieux, moderne et respectueux de l’histoire » un hôtel 4 étoiles va s’y implanter. Il ouvrira pour les « 24heures du Mans© ® ± », en 2015.
Les lunettes de soleil ocre jaune s’imposent chaque jour davantage.
L’industrie fait des poules et des cochons, des veaux et des saumons, de nos congénères incarcérés des Diogène (ainsi sont nommés les individus caractérisés par le syndrome portant le nom de l’antique et éternel philosophe libertaire : des individus en grave rupture sociale, des dépressifs douloureux qui ne demandent rien, à qui on enlève tout. L’individu caractérisé par le syndrome de Diogène vit dans des conditions d’insalubrité, de négligence extrême. Il collectionne tout, ses excréments sont précieux, il se cloître. Satie, le Dada anarchiste, en était atteint.).
On ne pourra plus faire de confusion entre le cynisme moderne et les Chiens antiques.
Des oliviers espagnols millénaires sont déportés en Bretagne où ils mourront de désespoir au bord d’une piscine ; un homme est violé parce que son bel amour n’est pas conforme, pour « le rendre droit » ; un môme est envoyé devant le tribunal parce qu’il ne peut pas payer les 60 balles de location du vélomoteur pourri qu’on lui a proposé comme solution miracle pour aller trimer à 50 kilomètres de chez lui en échange d’une rémunération qui n’atteindra pas le SMIC et d’un avenir moins pitoyable que serait la glande dans son hameau ou sa cité ; ce poisson, ce papillon, ce têtard, ce chien, cette langue de terre…
J’entends un hélicoptère qui se dirige vers l’hôpital, c’est le deuxième aujourd’hui.
Je remets les lunettes marrons et je descends à la cavatelier me greffer un cerveau de chien  ̶ ne cachez pas mon Soleil.

vendredi 6 septembre 2013

Des capriccios de Paul Rogers à mes caprices numériques




Des capriccios de Paul Rogers
à mes caprices numériques



Arbitraire devient péjoratif dans la langue courante : « qui procède du caprice, du bon plaisir », jusqu’à devenir voisin de despotique ou de tyrannique (en parlant d’une décision).

Considéré négativement par l’idéologie classique (1690), le caprice est valorisé à l’époque romantique qui remet à l’honneur l’acception esthétique du mot entendu comme « œuvre d’art inspirée par le génie et s’écartant des règles ordinaires », idée qui était déjà au cœur de l’art baroque (XVIe-XVIIe s.) et qui commande des termes d’art comme arabesque, grotesque, baroque. La forme italienne a été reprise telle quelle dans le domaine musical où capriccio n.m. (vers 1800) désigne une pièce de fantaisie, et parfois d’inspiration folklorique (le Capriccio italien de Tchaïkovski).

Dictionnaire historique de la langue française Le Robert



À l’absence de commande, à l’absence de destination de mes travaux, à l’absence d’un sujet extérieur (étranger) à mes préoccupations répond le « caprice ».
Tout se passe donc entre moi et le petit carnet de croquis et l’appareil photo et le labo où tout ceci s’assemble, se noue, se lie et s’accommode plus ou moins bien de cette promiscuité contre nature.
Mon travail procède de la pulsion, du flot, est un écho des pulsations qui me fondent, instant après instant ; il ne doit en rien déranger les ordres qui me dépassent – une libellule qui se repose sur une bouteille d’huile, flottant mollement dans l’eau chargée.
Je me souviens de l’émotion qui m’imprégnait lors d’un concert du contre-bassiste Paul Rogers. Sa musique ne dérangeait rien de l’ordre intime de mes pensées – des marées intérieures – flux et reflux. Une pulsation forcément éphémère de l’existence joyeuse, imbécile, intense, m’emplissait avec légèreté. Rogers jouait les yeux fermés. Lorsque l’archet frottait les sept cordes de sa contre-basse Les Voix humaines (Sainte-Colombe) emplissaient le petit bar du Mans, telles des revenants.
Pulsion du jour, fraîche et toute neuve – la vague vient frapper de toute sa force le sable mouillé, battu sans interruption, dans un vacarme unique.
Dessinant hier je me sentis empli  ̶  ma vie s’était réduite, ratatinée, laissant un espace neuf et vacant. Je parle de ce que l’on nomme « la vie intérieure », la vie de l’esprit, les mots qui trébuchent, les images mentales qui surgissent – de la vie poétique, de la vie de l’animal.
Les symboles doublent notre vision. Ils imposent une aura à l’objet qu’ils ont investi, qui leur sert de véhicule. Ils le chargent d’une fonction fondamentale dans l’ordre du monde.
La vision du monde dans laquelle je me meus s’organise au rythme de mes organes.  Les symboles me plongent dans une réalité verticale, excavée d’une très ancienne histoire sans parole.
La musique libre et improvisée de Paul Rogers, ce soir-là, était une potion poétique. Elle résonnait avec le monde sensible et celui verticalement enfoui, sans heurts. Elle était en connivence avec le flux artériel qui m’inonde et me berce.






lundi 22 juillet 2013

Objets numériques barbarocks




Mes dessins n’ont pas vocation à rencontrer ainsi mes photographies. Les uns et les autres sont conçus indépendamment. Les épousailles se font « à l’instinct », d’un clic, sans préméditation. Le « hasard » est souverain.
Tout rentre dans le ventre de la même machine. Tous deux sont de nature numérique.
Mes dessins, comme me le fait remarquer Agathe L., ont des allures de toile, de piège, de filet. Ils désarticulent à leur avantage les photographies en tâches de couleur, en ton, en valeur. Les masses de l’image photographique apparaissent dans les grandes mailles relâchées du griffonnage, dans les vides du dessin.
Le regard est piégé par l’hybridation, par cette superposition. Elles entraînent le regard dans un va-et-vient entre le premier plan (le dessin) et le second plan (la photographie). Les deux images se distinguent encore, mais dans ce clignement mental incessant. Une troisième image semble vouloir surgir, tout de suite dynamitée par le rythme binaire.
Chacun de ces hybrides oscille à son tempo. L’un cherche à nous enfouir, l’autre à nous bercer d’évidences.
   Ce sont de kitschs objets poétiques.


vendredi 28 juin 2013

Forêt d'Ecouves



Je rentre dans la forêt d’Écouves, Normandie. Chars abandonnés en 1944 devenus trophées, monuments, pierres, sang, guerres, cris & métal.
L’odeur, la lumière, la mousse verte habille les troncs des arbres.
Tapis verticaux que je caresse. Je ne peux rien en dire d’autre.
Jamais arbre ne dira mot, ne gesticulera, ne donnera son avis, ne manifestera son plaisir, ses déplaisirs, son indifférence où quoi que cela soit…. Pourtant pas silencieux celui-ci. Pourtant aimable & admirable, juste d’être là.
Pas de fraternité non plus – d’une autre chair je suis fais.
Pas d’œil, pas de nez, pas d’oreille, aucun orifice sensoriel.
Sent-il ? Sent-il un peu comme moi, quelque chose, quelque pas grand-chose même, quelque rien infime qui nous rendrait, lui et moi comme complices, comme presque semblables ? Autrement que de se dire ? Qui sait dans une forêt qu’il est sur une planète isolée dans un système héliocentrique? Qui sait en regardant le gland tombé que celui-ci n’est pas du même feu que la pierre & qu’il est vivant tout comme soi ? Qui sait qu’il est humain, là ? Etc.
Le ciel apparaît comme une nuée de confettis bleus. Les feuilles gigotent, clignotent, sémaphores imbéciles et gracieux.
Des grandes flaques d’herbes blanches font paraître les troncs les plus fins noirs et gris ; les plus gros ressortent verts et violets, ocre vif, orange sourd et extrêmement lumineux.
Sous le bitume de ma rue une forêt silencieuse patiente.
Dans la forêt je ne ressens aucune secousse émotive violente. Vivant avec, vivant comme, indifférent, intégré, pleinement. Émotion d’huile arythmique continue.
La fluidité de l’espace de la forêt emplit mon corps, d’un même souffle.
Toutes mes sensations me fondent dans cet ensemble dès que la route à l’orée n’est plus visible.
Le sentiment de solitude a disparu – oubli vital d’un moi débile.
La ville est une châsse où nous nous enfermons, grondant de remords, de nostalgie, d’impuissances informulées (non pas ineffables, non pas silencieuses). Les émotions sont ici toute de contraste, de rupture. Aucune familiarité n’est possible avec ces immenses ensembles verticaux – s’agrippant aux flancs des montagnes, envahissant les plaines et asphyxiant les plages ; torturant nos âmes bientôt stériles. Le cœur bat en dissidence, accidentellement.
Je marche dans la forêt chaussé de bottes de caoutchouc lourdes & confortables sans évaluer les distances. Les communes mesures humaines y sont abolies. Chaque pas annule le précédent ; je m’éloigne. Les bottes de 7 lieux sont une rêverie d’un vagabond fuyant les chiens.
Être est un emprunt suranné.
Etc. 

vendredi 14 juin 2013

Natures mortes au cimetière







Tout supplice porte en lui, à son plus haut degré, l’esthétique qui lui est contemporaine.
Tout supplicié porte sur lui les stigmates atroces d’une esthétique. Il catalyse un programme esthétique foudroyant. La sinistre cérémonie du supplice fait miroir insolent à la société dans laquelle le supplicié subit ses outrages.
Il est l’avènement de la mort.
Il est le "work in progress" de la mort.
Travail en cours.
L’invention savante et l’improvisation calculée y sont maitrisées, comme dans tout travail de création. Les peintres ne s’emparent pas de ce sujet que par goût du macabre ou pour plaire aux bourreaux… La fascination nait de cette synthèse de la connaissance intime de l’homme par l’homme. C’est une représentation in vivo de l’image que se fait l’homme de son âme. Qu’est-ce que l’âme ? Où se cache-t-elle dans cette amas de chair désormais muette dans son engourdissement de douleurs ? La chair de ce non-être l’a-t-elle vomie ? L’a-t-on perçue virevoltante de terreur dans le fond incandescent de son œil ? Tout cela est aussi inutile que de chercher à maitriser l’avenir ou le devenir d’une langue.
Ces images nous collent à la peau ; poisse de l’héritage. On se les refile sans crier gare de génération en génération, de peuple à peuple, de peintre à peintre.
On met toujours le même raffinement dans la question.
Les réponses s’énoncent en énigmes douloureuses, silencieuses, précises. Leurs durées de vies durent le temps du regard qui s’y pose ; une chaîne qui friquotte sans vergogne avec l’éternité…
Chaque massacre collectif nouveau éclaire nouvellement l’histoire.
Les peintres détiennent la sonde de l’histoire de l’âme humaine.

Alain Leliepvre