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mardi 20 novembre 2012

EXPOSITION JUSQU'AU 5 JANVIER 2013 - HOTEL DE VILLE D'ALLONNES (72)



Je cherche, dans ces textes qui accompagnent l’exposition « Omnia vincit amor », à décrire la mécanique qui conduit à l’acte créatif. C’est là le seul rapport avec mon travail plastique :
qu’est-ce qui se met en jeu ?
qu’est-ce qui se met en mouvement ?
qu’est-ce qui se transforme ?
Je flirte avec mon ignorance.

 
Je souhaite tout dire

Tout ? : la globalité du monde.
On me dit humaniste baroque, kitschissime parfois.
Comment ? : comme je le peux, avec ce que je veux, ce que je peux, dans chacune des pièces que je présente, dans chaque tentative artistique.
Pourquoi ? Lorsque j’écris que « je souhaite tout dire », on pourrait y voir l’expression d’une volonté d’airain, celle d’un fou bâtisseur ou un désir d’avouer… Il s’agit bien davantage de l’expression d’un tempérament.  Une complexion mentale qui s’est construite au fil du temps, une structure intime de l’esprit qui édifie l’ensemble de mon être. Je suis de complexion baroque…
Notre capacité à inventer, à imager n’a d’autres bornes que celles que fixe notre morale.
La morale. Voilà bien, à mes yeux, la véritable régente de toute ma vie. Elle se construit au fil de mes expériences & me construit tout autant. La réciprocité, la duplicité, la dualité, le paradoxe sont de mise à tous les niveaux de ma pensée ou de mes observations.
En premier lieu il y a cette forte angoisse de la mort, de la disparition… Être. Être là, dans ce temps-là, par hasard… Ce vide immense, ce néant, cette existence que l’on m’a offerte, noyée dans cette « mer de fertilité »… Les déchirures de l’enfance, les maux du monde, les souffrances à portée de mains, les injustices, constituent le substrat originel où se formera une insatisfaction permanente.
 Second lieu : cette insatisfaction primordiale d’où naitra le besoin de faire. Faire pour se sentir malgré tout.

La morale détermine la nature de tous mes actes, de mes gestes de peintre. C’est elle qui autorise, qui entrebâille les portes vers mes inconnus. Elle est permissive.
Elle est molle, d’une nature expansive. Elle est l’humeur parfois bienfaisante qui circule dans mes artères. Huile épaisse et dorée de l’olive crue pressée qui s’écoule lentement, comme une essence − essence organique.
Elle refuse les hiérarchies parce qu’elle ne les comprend pas & si elle les comprend, elle les fuit parce que celles-ci ne provoquent qu’appauvrissement.
Devant Bouddha je suis Bouddhiste ; dans une Synagogue je suis Juif ; devant le Christ je suis Chrétien…
Tenter de dire la globalité du monde, c’est tenter de dire sa diversité sans hiérarchie. Rendre compte d’une vision du monde qui ne se satisfait pas des chausse-trappes des morales anciennes. Du bien et du mal je ne prends rien tel quel. Tout est sacré. (Allons écouter A. Ginsberg…). Aimer est aussi sacré que penser. (Cf. V. Hugo. Écrits politiquesLe Livre de Poche.)

L’art est une conséquence morale de mon existence − de passage…

Je ne crois pas aux lumières d’un au-delà déchirant la noirceur du tombeau, la chair fécondée. Nécessité d’être aujourd’hui, état de l’être conscient : un corps en trois dimensions, des organes de perception incorporés qui lui permettent de sentir le monde et ses vibrations, d’imaginer le temps. Être peintre, faire de l’art (plutôt que rien) pour appréhender cet extérieur demeurant insondable puisqu’il n’a d’existence véritable qu’en moi, dans ma plus stricte intimité.

La morale, telle que je tente de la décrire dans ses actions immédiates, moule, colore, trace toute ma vie, mes visions de ce monde. D’elle découle l’esthétique qui s’échafaude à chaque pièce… L’esthétique est une mise en scène organique de la morale.
On aurait dit, dans ce cadre-ci, au XIXème siècle, que d’elle découle la manière du peintre… Manière d’être, manière de faire, manière d’écrire, manière d’envisager la réalité… Au XXè siècle, à la manière s’est substitué le concept, qui vise de par sa nature même à segmenter, hiérarchiser, et souvent à appauvrir les pratiques en les limitant à ses propres contours. 

Je ne cherche ni ne crée les concepts a priori. (Les concepts créés par les philosophes − c’est leur métier − sont des outils de vie.)
Les concepts découlent de la manière, ils se dégagent de la matière, comme un paysage où un gisement invisible affleure déjà pour le géologue.
Ils agissent comme un éclairage violent découpant les formes complexes en surfaces simples d’ombre & de lumière. Si je fais cette recherche dans mon propre travail, se révèlent invariablement ceux-ci : cadre, fragment, métonymie, réciprocité…

Faire, faire nécessairement, puisque faire me maintient là, dans cet état de vie, d’être pensant, agissant. Faire parfois avec frénésie, comme si les nerfs réclamaient leur dose d’action en échange d’une certaine docilité. Faire de la peinture. Produire des œuvres d’art.


Peindre lorsque la peinture se fait désirer

Degas disait que la peinture intervient lorsque le dessin n’est plus suffisant : la peinture comme nécessité pour aller au-delà de quelque chose.
Au-delà d’un premier état, d’un état qui ne serait pas satisfaisant, au moment même où la chose apparaît dans ses diverses métamorphoses.
Les métamorphoses graduent le temps de création, le temps du faire. Ces graduations ne sont pas fixes, régulières, au contraire des marquages métriques. Elles échappent à la maîtrise de l’artiste et ne lui sont perceptibles qu’à la condition d’un effort de concentration sans relâche.
Elles accaparent toute la pensée de l’artiste. Ses rêves, parfois, arguent en faveur de quelques nouvelles hypothèses, de nouvelles directions à prendre.
L’artiste met en place un dispositif permettant à ces métamorphoses d’avoir lieu. Ces métamorphoses ont une existence qui se révèle dans la matière qu’il travaille. Mais le siège de leur existence n’est pas là. Il est à l’intérieur de l’être & c’est l’être entier qui se métamorphose. Sa vision du monde est bouleversée, inattendue, particulière, énigmatique.
Désir ou nécessité de transformer le monde & de s’y retrouver, malgré l’opacité oppressive des siècles de civilisation qui précèdent l’acte créatif singulier ; ce à quoi s’essaie l’artiste. Le temps des cadrans est dissout.
Cette dissolution du temps est partielle et superficielle, analogue à la dissolution des corps – série de métamorphoses lentement échelonnées, aux limites estompées.

Ces mouvements successifs des métamorphoses, ces mouvements de mutation, créent une sorte d’addiction, ou plus exactement peut-être une mécanisation à l’intérieur de l’être. Il y a un incontrôlable dans cette pratique. Il y apparaît même comme une recherche du moment qui s’échappe, de la matière qui se métamorphose involontairement.

Mon travail de peintre est fait de petits vertiges, de regards jetés au fond du puits.


Au hasard agissant

Toutes les formes d’art qui se sont révélées à l’humanité s’épousent aujourd’hui, s’adoptent, s’adaptent, se complètent, se renforcent, s’intensifient l’une l’autre.
Je suis un artiste mondialisé, depuis toujours.
Aucune privation. Piochons, laissons-nous envahir des émotions contenues dans toutes ces œuvres du passé. Le musée imaginaire de Malraux est une vision de cette cueillette mondialisée. Télévision, web, livres, musées entrechoquent les œuvres d’art de tous les territoires, de toutes les civilisations, de toutes les époques. Ces chocs technologiques arbitraires les embuent d’une nouvelle lumière, de nouvelles métamorphoses, de nouveaux espaces poétiques. En se métamorphosant dans cette orgie planétaire, les œuvres d’art disloquent les savoirs particuliers, les patois oubliés redeviennent véhicules de vérités & apparaît alors une sorte de « langage » universel.
L’artiste rend – comme on rend son repas, quasi méconnaissable – une partie de ce qu’il a reçu ainsi, sous une autre forme, adaptée à son âge, son époque et ses mœurs…
Dans le monde de l’art (comme n’importe où dans le monde), je fais mon marché en fonction des saisons de mon esprit, de mes états d’âme, de mes vides et de mes pleins, selon ma faim.

Je ne me dois pas de maîtriser les millénaires de civilisation qui me précèdent.
Je ne dois pas contrôler les flux et reflux de ma pensée.
Je dois apprivoiser le hasard. Le hasard est l’artisan-bâtisseur. Il est l’ennemi si on le réfute, il est l’ami si on lui rend grâce. Tel Dieu ? Oui, tel.

Je regarde agir, je regarde la peinture se faire, de mieux en mieux.
Apprivoiser le hasard,  entrer en connivence avec cette force ordonnatrice, c’est accepter d’être un instrument au service de la création d’une œuvre d’art, un intermédiaire…
Le hasard apparait en pleine lumière lors d’une chute, d’une juxtaposition « involontaire ». J’ai la pensée en balade hasardeuse.

Le choix des matériaux m’incombe. J’amasse objets, couleurs, images, etc., que j’aime.
Chaque objet que je choisis est chargé de dégoût, de peur, d’inconnu fascinant. Il se manifeste par le sentiment du beau, dont la clé est le dégoût. Le beau repousse intuitivement, autant qu’il accaparera.
Chaque objet ramassé au sol porte en lui la marque atroce de la mort, métamorphose en cours des tissus vivants. L’identité de l’être résumé en un signe : petite boite crânienne amochée & dense comme une perle, creuse ; touffe de plumes concentrant toutes les énergies des vols éperdus du passereau – sa voix s’est égarée.
Chacun me renseigne sur moi, me tend un miroir où mon ignorance sécrète ses déserts.
Quant aux goûts, ils sont une hypothèse. Ils constituent un ensemble minimal de signes suffisant à m’identifier, à me reconnaître & à être reconnu dans & par le monde – le plaisir de se retrouver dans l’Autre, de s’enticher, d’y être. La civilisation perfuse le corps individuel, l’innerve de ses goûts réconfortants. On crée une partie de son identité sur un malentendu. Qui choisirait ses goûts ?

Se réfugier dans les no man’s land interstitiels, minuscules territoires où la beauté respire encore, indifférente, immuable & sereine : la vie s’y tient puissante & sans peur  − dans la moindre bactérie.

Est beau ce qui me rapproche de moi, ce qui me détourne de mes goûts, ce qui égare.
Est beau ce qui m’enseigne, me renseigne sur ce que je suis, force les idées reçues − les sentiments reçus, cultivés – à coup de pinces-monseigneur.
Est beau ce qui illumine merveilleusement la vie de magie.

Dans l’atelier (où se jouent les choses), tout y est, confusément. Chaque énigme (ou chaque mystère) contenue par chaque objet s’additionne. Le tout constitue un capharnaüm électrisé : le plus précis reflet de celui que je suis en train de devenir. C’est cela que je dois maîtriser au mieux.

C’est donc en tentant de répondre à cette interrogation : « qu’est-ce que j’aime ? », inlassablement, que je peux espérer m’entrevoir. Au fil des années, j’ai transformé cette question en injonction. Une manière d’aborder la question philosophique du « connais-toi toi-même » pour connaître le monde, pour « reconnaître » le monde qui est en moi, qui me construit. Reconnaître ce qui vient du monde et ce qu’il faut rendre. Sans quoi pas de choix véritable, pas de pensée singulière, pas d’acte créateur. (C’est l’élimination – la soustraction − qui est la première étape du travail de l’artiste.)
Le hasard agit au sein même de cette organisation à la fois matérielle et mentale. Il est une des composantes de l’improvisation. Il doit me tenir la main légèrement & fermement. C’est lui qui devient la modalité d’action souhaitable. Que sa volonté soit faite et que la mienne se taise, que mon âme s’émerveille de ses révélations, de ses beautés et se repose enfin.

Au hasard agissant correspond l’intuition réflexive. Elle remplace alors l’effort de la formulation fragmentaire, contournant, excluant, ordonnant le réel jusqu’à l’abstraction. C’est ce dont dispose la réflexion consciente, habituelle, rationnelle, objective. Elle fabrique un réel segmenté qu’il faudra repeindre…
La peinture est un archaïsme vivant, une source de savoir qui ne se diffuse pas par les canaux habituels du langage. Elle nous propose une relation intuitive, c’est à dire globale, instantanée et immédiate.
L’art transmet un savoir que nos mémoires individuelles sont incapables de formuler.
Ce savoir a la particularité de se déverser sans que le regardant n’ait quoi que ce soit à faire et modifie de manière irréversible la structure mentale et/ou intellectuelle de l’être.

Chaque geste de l’artiste au travail, chacun de ses apports tient compte d’un ensemble. L’artiste intervient avec la conscience des métamorphoses inconnues à venir,  de l’ignorance du devenir qui se produit là et qu’il découvre, sur lequel il doit agir sans le ruiner.

La conception créationniste du monde des Anciens me convient bien. Le monde était une œuvre d’art… La responsabilité de l’homme y était amoindrie dans les affaires de l’Univers, qui occupaient les dieux.
L’homme doit cultiver son champ et honorer le hasard. Pour le reste, qu’il s’émerveille sans crainte de ce qu’il perçoit.

Alors, quoi de neuf ?

Nouvel atelier : c’est une cave, 12 m2 d’espace libre. Soupirail d’où la rue s’infiltre.  Les objets sont rangés. Les peintures remisées au grenier. Les photos prises. 
Trois chaises n’ont pas été photographiées. Trois choses faites.
Elles sont devenues des objets/installations/peintures, admettons des volumes polychromes.

Ces volumes ont quelques analogies avec la photographie :
-  ils sont en relation de vases communicants avec la peinture, quoique plus proche ;
-  ils empruntent au réel un vif morceau, arraché, découpé, cadré ;
- ce qu’ils empruntent est ce qui constituera leur os, le signe par lequel on les percevra, par lequel on ira jusqu’à les nommer.

J’ai tenté dans ces trois pièces de me rapprocher d’un geste qui soit gratuit, comme un chien qui s’ébroue, pour se sentir différemment là.
Le désir qui est à l’origine de ce triptyque s’était enfoui, dans une attente − une amnésie salutaire. Le vide est un repos. Le néant dans la chair nous rapproche du monde. Il y a des vertiges en chute qu’il ne faut pas hésiter à quitter dès que la pression semble s’inverser. Ce désir s’est épanoui là, puisque tout lui semblait idéal.

Ce désir incarné s’accompagne de cette rêverie récurrente :

« C’est en bois blanc, poudreux, crayeux, tendre. Les formes apparaissent et s’absentent. C’est comme un squelette carné et nerveux qui se formerait. Peut-être un exosquelette… La matière brunit aux endroits poncés vivement, brûlée. On y reconnaît vaguement la rythmique des côtes du Bœuf écorché de Rembrandt, les 4 pattes tranchées, animal décapité, une sorte de torii rouge cherche à prendre place…
C’est une représentation symbolique du corps torturé, poli, canalisé, sensuel, assoupi comme en écho à la Civilisation.
Il y a du mouvement dans ce mot-là.
Dans la noirceur des ors triomphants, on entend les grondements assourdissants des conquérants ; dessus, dessous, dedans, parmi, vacillant, oscillant, les cliquetis des poètes.
Miroir sans tain ; corps en creux ; un vide habité. 
C’est une chaise dont je rêvasse. »

Je suis resté dans le prolongement du rangement − rangement aléatoire, rangement par la couleur, par analogie et association.

« [..] Sur le débarcadère, des douaniers ouvraient les colis, et, à travers les ais des caisses entrebâillées, dans la paille à demi écartée, sous les toiles d’emballage, on distinguait des objets étranges, deux longues solives peintes en rouge, une échelle peinte en rouge, un panier peint en rouge, une lourde traverse peinte en rouge dans laquelle semblait emboîtée par un de ses côtés une lame épaisse et énorme de forme triangulaire.
Spectacle autrement attirant, en effet, que le palmier, l’aloès, le figuier et le lentisque, que le soleil et que les collines, que la mer et que le ciel : – c’était la civilisation qui arrivait à Alger sous la forme d’une guillotine. » Victor Hugo (Extrait de « À Alger – 1842 ». Choses vues –1830-1854 – La Palatine 1962.

 J’ai tenté de faire une chose.
Si elle n’avait été inventée, la chaise aurait été l’œuvre idéale de toute ma vie.


Description de eux d'entre elles
Esthétique religieuses
Les torii rouges (« là où sont les oiseaux ») aux pieds noirs

I

La chaise en bois pour bébé est peinte en rouge. Les éléments en métal sont dorés (charnières, ressorts…). Elle se déplie pour former une chaise basse prolongée d’un plateau. 4 roulettes en plastique doré permettent de la déplacer aisément.
Sur le siège une pierre du Pays de Caux, blanche & crayeuse. Se fiche au centre (jusqu’au centre ? quel centre ? au bord du bord de la masse intérieure, sans limite définie, vierge de tout regard) un fragment d’arbre, petit arbre déraciné, arbuste de haie, haie dessinant à ras de terre une frontière. Territoire de surface, il en est tout autrement en dessous, où la partie souterraine de l’arbre faufile ses branches dans l’ombre de la terre. En dessous, dans la fine pellicule de terre arable, les frontières façonnées à la surface sont sujets à la moquerie. Sourires des écorces amusées.
Le fragment du petit arbre se termine par une touffe hirsute de branches claires taillées sec par le jardinier. Méli-mélo & entrelacs. La peau du tronc arqué est peinte de bandes bleues et blanches alternées : frontière aérienne, membrane intermédiaire entre l’arbre et le reste de l’univers. Signalétique dérisoire.

Chaise de bois, barreaux du dossier, planche du siège, babillements, peau translucide, veines bleues, graisse et muscles, os mollasse, dans l’œil est encore visible le reflet des abysses qu’il vient de quitter ; le bébé regarde vers l’Autre Porte, celle qui le reconduira…

II

Un prie-Dieu peint en rouge. Il n’y a pas de siège à proprement parler, c’est un agenouilloir près du sol. On s’y agenouille, coudes sur l’accotoir, colonne vertébrale verticale ou courbée légèrement, les pieds reposent au sol sens dessus dessous.
Cette chaise difforme ne sert pas à se reposer. Elle ne sert pas au corps à se détendre. Elle suppose un effort constant pour s’y maintenir. (Un ami veut l’essayer. Goguenard, il s’y précipite, plie la jambe gauche, l’autre fléchit par conformité. À peine a-t-il touché l’agenouilloir qu’il se relève brusquement comme s’il avait été touché par une décharge de 10000 volts. Même recul que lorsque l’on touche une clôture électrique. C’est que les genoux sont sensibles…)
C’est un outil un peu cruel qui sert à élever notre âme.
Sur l’accotoir est posé un coquillage (30x15cm), bouche béante, nacrée, nuancée de tons crème, caramel, laiteux. Des sillons beiges séparés par des reliefs marrons contournent d’un ruban irrégulier ses lèvres baroques lourdement ourlées. De cette bouche baillant − pour le temps d’éternité qui lui appartient − dégoulinent des lanières translucides de papier végétal rouge coquelicot.
Ainsi a-t-il été fait.

Hommages

Aux sages et aux pierres,
aux falaises du Pays de Caux défoncées minutieusement par la mer écumante, depuis des millénaires.
Spectateur amoureux de la mer, au bord, satisfait, envahi, aboli.
Silence.
(Fascination du silence de la peinture)
Aux peintres…
À Rembrandt qu’on visite régulièrement, à Titien qu’on désire tant, à Dürer que l’on scrute jusqu’à satiété… La terre scintille de tous ses morts sous nos pieds.

À la peinture : confettis de haillons jetés dans le plomb du ciel, bouleversante chute chorégraphiée par les bises aléatoires.
Limites supérieures, limites du haut, nos regards se cramponnent à l’espace sans queue ni tête, sans haut ni bas, jusqu’à la crampe fatale.



Extériorisons, imageons nos intérieurs les plus reculés, nos peaux de chagrin, nos lambeaux désespérants et magnifiques.
Notre monde intérieur est vôtre.
Richesse inouïe que cet inventaire de la vie que nous donnent à contempler les œuvres d’art qui s’accumulent dans nos cerveaux-caves-coffres-forts-musées.

« Extravaguez !» nous enjoint Victor Hugo dans « Le promontoire du songe ».  Promontorium somnii est un volcan lunaire. Hugo y voit, au travers d’un télescope, le jour se lever. Il en est bouleversé.
Il y a de l’urgence là-dedans.
Aimons ! Libérons ! Rêvons ! Jouissons ! Extravaguons !


Omnia vincit amor,
Paradoxale rage d’être là.



Je dédie cette exposition à ma compagne, Nathalie.
Alain Leliepvre – Octobre 2012

EXPOSITION JUSQU'AU 5 JANVIER 2013
HOTEL DE VILLE D'ALLONNES (72)

Les mots fondent le réel décrit, la vérité approchée, l’existence en un même songe – la morale est une chaussette réversible, un intermédiaire entre moi et le monde mouvant.







mercredi 14 novembre 2012

Quelques pas grandes choses pour la Paix.



Sculptures/assemblages éphémères.
Dans l’atelier une petite estrade en guise de plateau, à 20 cm du sol. Une halogène de jardin fixée sur un pied de lampe ; flux de lumière jaune, douce, cernée par un quadrilatère vaporeux d’ombre. Je photographie les différents temps de ces constructions improvisées. L’appareil est vissé sur une rotule montée sur un trépied de métal couvert de petites écailles de poisson gris vert. Il y règne un air flamand, frais.

Un édredon fatigué sur un tabouret.




Une corde enroulée sur un tabouret, comme un prolongement du siège ; enfoncé mollement dans l’œil de la corde un édredon fatigué, se penchant ; au sol, un râteau aux dents rouges le retient et se maintient approximativement vertical.

Posé sur un tabouret de bois, un édredon plié aux environs du milieu de sa longueur − le pli formé esquisse un angle à 90°. D’un côté l’édredon est coincé verticalement par le bord du plateau, maculé de couleurs vives, rabattu, d’une table à dessin ; d’un autre il se repose sur le mur blanc de la cave.

D’un côté coincé verticalement par le bord du plateau rabattu, maculé de couleurs vives, d’une table à dessin ; d’un autre reposé sur le mur blanc de la cave, l’édredon se plie aux environs du milieu de sa longueur − le pli ainsi formé esquisse un angle à 90°.

Un édredon rayé de bandes beiges et ocre jaune maintient en équilibre un pliant au bord de la petite scène de l’atelier, surélevée d’une vingtaine de centimètres du sol irrégulier et bâché de la cave. L’ombre se réfracte en deux morceaux distincts.

Un édredon se maintient à un bout sur un siège en toile synthétique rayée de vert, rose, jaune criards, d’un pliant de métal ; à l’autre bout, un coussin or orangé brillant, maintenu debout par le léger appui de l’édredon. L’édredon, le coussin et le pliant forme un petit pont mollasson.

Un oiseau aplati, sec comme du foin, − éventail de plumes abîmées et sales − coiffe un fragment de tête d’éléphant en céramique de cabinet de toilette blanche. Ces visages brisés se tiennent en équilibre vertical sur un lourd mousqueton roux de rouille. Encore un tabouret comme socle blanc bois.

Perdu sur le siège du tabouret de bois un ressort corrodé terre brûlée, pas plus haut qu’une main de profil, soutient un bambou. Une couche épaisse et bosselée de peinture blanche couvre une moitié de ce bout d’herbe ligneuse & sèche, inconfortablement équilibrée − pendant en contrepoids à l’un de ses bouts, un coquillage fusionné à une boucle nouée de caoutchouc noir. Petite balançoire inventée par l’océan un jour de mer d’huile.

Pax vobiscum.



mardi 16 octobre 2012

Exposition



EXPOSITION DU 8 NOV. AU 31 DÉC. 2012
HÔTEL DE VILLE D’ALLONNES (72)

 Omnia vincit amor
Et nos cedamus amori


De tout triomphe l’amour
Et nous aussi cédons à l’amour
Virgile
(Églogue X,v.69)



Voici 5 ou 6 mois que je ne peins plus, que je ne « fais » plus.
Je reste au bord du désert, ébahi.
Vide à me demander quel rôle, quelle place avait dans ma vie cette peinture, comme si je l’avais quittée depuis 5 ou 600 ans.
Depuis je range mes travaux : dessins, peintures, objets, outils, matières premières, etc. Un soubresaut.
Ranger c’est créer : maintenir un certain ordre, son ordre, à l’encontre des tourments et des tumultes.
J’ai vidé les malles et je me suis fait juge de mon propre travail. Quelques secondes parfois suffisaient à l’examen de certaine pièce. J’emportais à la déchetterie des monceaux de bois, toiles, cartons, papier, objets, etc. ; ruines d’un temps que je connaissais plus.
L’échéance de cette exposition pointait son nez, presqu’en ricanant. Quel sens donner à une exposition aujourd’hui ? Mes expositions ont toujours eu un caractère de bilan ; le bilan est parti aux ordures.
Il me reste encore des pièces, bien sûr (1/4, toutes époques confondues) et j’aime cette réduction. Quoi qu’il arrive nous laisserons des traces. Je laisserai des traces, aussi minimes soient-elles, je souhaite qu’elles n’ajoutent rien à la laideur du monde – vanité de l’orgueil.
Je hurlais dans mon désert et je continuais à ranger, à organiser un nouvel atelier.
Je me conduisais comme si la peinture allait revenir, inéluctablement.
Cela agit comme des vases communicants : la peinture s’absente, la photographie devient majeure. La photographie constate, range, archive. J’ai photographié la quasi totalité des travaux qu’il me reste. Certains sont partis à la poubelle après cette ultime épreuve, d’autres sont dans l’attente d’un nouvel examen.
J’ai photographié également une longue liste de matériaux : « ma collection… » Même processus que pour les travaux… Coquillages merveilleux, ossements secs comme du bois, tibias de bœuf sciés encore graisseux, pommes de pin aux spirales à perdre pieds, chaises, outils de métal noir mat, tissus imprimés, tissus militaires, drapeaux, lambeaux & haillons, papiers et cartons sortis des caniveaux, déchets multicolores des fêtes urbaines, insectes séchés au soleil, éclatant encore de toute leur légèreté, végétaux étranges (…) : le merveilleux contenu dans chacun et dans cet ensemble ne m’échappait plus. Le doux délice de l’étonnement qui raisonne si fortement en moi est une partie majeure du processus créatif.
Dans le creux de ma main le petit crâne de hérisson coiffé maladroitement de ses épines de roi m’invite aux confins des mondes dont nous nous devons de rêver : little bang !
De l’espace ! J’ai besoin d’espace ! d’air ! de vide ! L’espace inoccupé est un luxe auquel je n’atteindrai jamais… j’en ai bien peur…
Classant tout ainsi, j’ai retrouvé, non sans effort, quelques fondamentaux, quelques sujets de mes obsessions de peintre (d’humain).
C’est dans cet état esprit, avec ces préoccupations ménagères, que j’ai construit cette exposition « Omnia vincit amor », dans les salons de l’Hôtel de Ville d’Allonnes.
Je n’ai pas cherché une cohérence dans cet ensemble. J’ai cherché à provoquer des résonnances de part en part. Je suppose que mes obsessions se chargent du reste…


Alain Leliepvre
Oct. 2012
http://wizzz.telerama.fr/leliepvrealain

mercredi 18 juillet 2012

Balade en Hippopotame - 2



« L’Hippopotame qui  fait tache. »

L’Hippopotame jaune traînait au sol de la cave, désirable.
Lumière resplendissante, menue comme une tache de soleil sur un tapis de feuilles mortes, forestier – je mis le jouet dans ma poche, vite fait. Je ficelais l’appareil photo à mon cou.
Sandales aux pieds, je m’en allais flâner au Mans : Hasard et promiscuité avec le réel composé de main d’homme, le tumulte du monde, les friandises ensoleillées…

J’ai souvent fait ce parcours, nez collé au sol, reniflant la moindre tache sur le bitume, le pétale séché, la tomate écrasée, la cuiller enchâssée dans la coulée de béton.
L’Hippopotame jaune est une contrainte ajoutée. Il impose sa forme, sa couleur, sa matière et son image.
La petite sculpture populaire et enfantine décentre le réel proposé par la photographie, de quelques degrés ; un petit glissement horizontal.
Notons que l’Hippopotame jaune aurait pu être une grenouille rouge. Elle m’aurait séduit par d’autres attributs – les siens ; les sujets et les cadres auraient été différents ; et pourtant tout aurait était parfaitement semblable.
Autrement dit je ne développe aucun sentiment ou aucune sentimentalité avec l’objet.
C’est un événement plastique qui a pour fonction première de perturber le théâtre qui s’offre à moi. C’est un plan supplémentaire qui s’ajoute aux plans en perspective de la représentation photographique. Il crée une sorte d’hybridité – valeur/figure ajoutée.

Il insiste, dévoile ou confirme la vision strictement subjective de mon travail photographique.
Le jouet jaune renforce le jeu formel, artifice minimal pour une mise en scène du réel.
La ville est mon studio où l’Hippopotame fait tache.
Il est hétérogène au monde que je me propose de photographier et de ce fait participe au travail d’évasement (des perceptions, des sens, des idées qui en découlent) qui me tient à cœur.
Le réel cerné m’entrave. Je lui préfère la multitude des incertitudes. Á chacune de ces promenades photographiques les doutes joyeux s’accumulent en chapelets énigmatiques.

Je connais beaucoup de souvenirs de vacances où garder en mémoire photographique le monument ou la plage ne suffit pas. On n’interpose entre l’objet du souvenir qui se construit et l’objectif de l’appareil le compagnon ou la famille présent. Ainsi s’imprime dans la gélatine un monde intérieur complexe qui ne se narre pas. On cherche à construire quelque chose de plus globale que ce que le décor nous impose. C’est une part fugitive de lui-même que le photographe interpose entre le sujet photographié et la fonction de mémoire de la photographie. Le monde est une scène sans limite où je place des bornes.
L’Hippopotame jaune s’interpose et illumine de sa propre fiction le réel ainsi transposé.

Alain Leliepvre – Juillet 2012

jeudi 5 juillet 2012

A dos de l'Hippopotame...



Promenade au Mans, au fil des rues et avenues sous le soleil bienfaisant.
L'appareil au cou, la main gauche dans la poche dedans serré l'Hippopotame.
Chaque photographie est l'acte d’une pièce de théâtre où seul l'acteur est immobile et silencieux.
Pas de rideaux rouges, le cadre se laisse deviner, l'Hippopotame l'esquisse.
La photographie fait taire le grondement incessant de la ville.
Les images s'accumulent dans la carte mémoire au même rythme que la fatigue ; envahissement graduel du corps.
Une éponge humide sur un tableau vert mat efface les traits de craie de couleur, mes souvenirs imaginaires laissent la place au présent instantanément absorbé.
Vitesse folle du passé qui s'étire ; le présent immobile.
La détente est parfaite, je fusionne avec les pierres et les bois sculptés de l 'église de la Couture. Cultura : des champs cultivés ; culturam dei : le culte à dieu.
Jouxtent les mémoires de guerre : Indochine, Algérie, déportations...
C'est la fin du périple.
Le soleil crisse ; je m'assois.

Alain Leliepvre - juillet 2012

http://wizzz.telerama.fr/leliepvrealain

vendredi 15 juin 2012

Nourritures




NourritureS
inventaire en cours

Je n’avale jamais rien innocemment.
Nourritures célestes et terrestres dans mon assiette :
symboles et objets me rassasient.

Je dissèque, examine et coupe le bout de l’animal qui ruisselle de sa graisse cuite.
Le frisson est intact : c’est bien de moi qu’il s’agit ici.
Miroir inconfortable de mon devenir & plaisir infaillible du goût.
Je suis ce que je mange, ce que j’ingère.
Je suis cette poule élevée dans les hangars de concentration. Je suis le bourreau. Je me lèche les babines. Je suis ce pissenlit cueilli ce matin, vinaigré ce midi. Je mange sa fraîcheur de fleur.
(C’est la curiosité et mon ignorance qui font de moi un artiste.)

Les restes me fascinent.
(Ce que je n’ai pas fait pénétrer à l’intérieur de moi ; ce que la mer dépose sur la côte ; ce que la terre n’a pas encore absorbé ; ce que le soleil sèche et durcit.)
Restes et détails s’apparentent aux modalités de mon travail de plasticien. La métonymie est la figure de style qui intervient le plus irrémédiablement dans mon travail comme modalité narrative – comme moyen pour « rendre compte ».
C’est spontanément que je cadre, fragmente.
Chaque objet photographié – tous objets prélevés de mes collections – est un monde & une parcelle du monde.
Chacune de ces 54 images cherche à délivrer une impression concentrée de sensualité et d’équilibre précaire. Scrutateur, admiratif et craintif, ou inquiet, ou bien peut-être amoureux, compassionnel…, le regard photographique cherche à rendre ou à révéler les particularités visibles de l’objet.
C’est de cette fragmentation du réel, de ce cadre qui se forme, que peuvent apparaître des interprétations multiples – tel un entonnoir mis à l’envers.
Travail au long terme, inventaire minutieux de mes états d’âme, émanations plastiques de ma chair qui bat le temps, c’est un langage allégorique qui se construit où chaque objet (figure) ajoute une entrée à mon dictionnaire de formes et de symboles.
Langage qui est composé aussi de ces éléments essentiels aux arts plastiques : la lumière, la couleur, les valeurs, le cadrage, les manques, l’espace et le temps.

Petits signes fragiles d’un être qui fut autrement mobile, croissant, les restes font les délices des sorciers esthètes et des chamans coquets : parures, décors du corps. Plumes et os, végétaux et arêtes de poisson, caillou blanchi et feuille sèche, le désir d’osmose s’exprime – la joie de l’indifférencié dont on nous frustre dès la naissance. Ces ingrédients éclectiques dont le corps se pare lui permettent de se fondre aux restes du monde.

Je pense aussi au Bœuf écorché de Rembrandt maté en coin par une servante curieuse ; aux natures mortes qui décorent les intérieurs flamands, reliefs d’un repas refroidi ou fleurs coupées affolant mille insectes, cadres délicats pour l’escalade voluptueuse de l’escargot.
Je pense aux cabinets de curiosités qui cherchaient à saisir, à surprendre le processus de création du monde ; au Musée imaginaire construit par Malraux.

J’ai vu, dans le port du Mans, une gigantesque carpe, à moitié dévorée par je ne sais qui, danser mollement avec les vaguelettes, sous le ponton.
J’ai vu un bout du squelette d’un phoque au bord d’une côte d’où l’on apercevait la mer du Nord. Il y restait attachée de la viande sèche et salée.
Je connais un canard qui devint moi en partie, partagé qu’il a été, amicalement.
Je connais un champignon qui, le temps venu, s’est lui-même couvert de champignons jaunes et verts, moussus et invisibles à l’œil nu.
Je connais un enfant qui mange ses stylos en plastique : ce qu’il en reste sont des sculptures organiques.

Alain Leliepvre


http://wizzz.telerama.fr/leliepvrealain

vendredi 24 février 2012

Hoc pixi



Compte rendu succint de l'exposition "Hoc pixi",
Hôtel de Ville du Mans,
Trente peintures récentes,
Décembre 2011/Février 2012

vendredi 10 février 2012

Hoc Pixi se meure


L'exposition « Hoc Pixi » qui se clôturera le 25 février à l'Hôtel de Ville du Mans (à midi pile, attention aux escaliers) est, du point de vue « professionnel » uniquement, un fiasco. Pas de contact. Pas de lien. Pas l’ombre d’un début de réseau, pas même un fil, un truc.

J’entends par « professionnel » la dimension économique et sociale de mon travail.

Je rappelle que je ne fais que « ça », à longueur d’heures.

« Ça » : l’art. Je m’occupe d’art.

« Et à part " ça " vous faites quoi ? »

Il y a comme une gêne, en général, chez mes interlocuteurs lorsque ma réponse trébuche : « ben, non, je ne fais que " ça " ». Ma réponse a l’air obscène, pornographique, impudique, ou je sais quoi du genre. Les regards fuient et/ou ricanent et/ou se baissent au plus bas qu’ils le peuvent.

« Ça » est donc si grave, si inopportun, si « à côté ».

Se préoccuper d’art 24 heures sur 24 est mal, ou rend mal à l’aise.

Si, il y avait un contact sur le fumeux livre dit d’or : une galerie marseillaise. C’est un directeur de 3 écoles de Beaux-arts qui l’a inscrit. La galerie me répond qu’elle est « over bookée » (sic) jusqu’en 2015 mais qu’elle a eu un vrai plaisir à découvrir mon travail. Soit. Je réponds qu’après tout on peut faire le pari d’être tous là encore en 2015, etc. & je demande des conseils. Nouvelle réponse de la dite galerie : « …aller voir un psy ??? » (sic). Et c’est tout. C’est bref et efficace.

L’ensemble de cette chouette exposition, donc, du point de vue strictement « professionnel » est assez douloureux, mine de rien.

Comment je bouffe ? Comment je paie mon loyer ? Merde.

Mais ce n’est pas neuf, tout ça. Ni pour moi, ni pour beaucoup d’artistes, d’aujourd’hui et du bon vieux temps de jadis. (Je dis « artistes » pour poètes, peintres, musiciens, etc.)

L’art m’a pris enfant.

Né dans une famille d’ouvriers, rien n’était prévu pour un tel dérapage culturel.

Enfant je dessinais donc comme un malade. Á la maison il n’y avait pas de livres, pas de musée dans mon bled, mais une belle zone industrielle. C’est là que je devais aller. Ou curé, ça aurait bien plu. Sauf que l’art s’était tout immiscé dans la moindre particule de mon être.

D’ailleurs je ne parlais pas d’art, mais de dessin. Je serai donc dessinateur.

C’est un peu l’école (je me souviens d’une femme pleurant de Picasso, une vignette de 3x4 cm. en CM1. Elle illumina toute ma vie) et surtout la télévision, fin des années 70 : André Malraux et puis Jean-Marie Drot et puis Georges Duby m'ont éclairé. Tous de bons maitres et bons transmetteurs. Oui, je ne fais que « ça », depuis donc quelques décennies.

Depuis je pioche pour comprendre.

Passage par les Beaux-arts : 5 ans tranquilles à ne bouffer que de l’art.

L’art ne m’a jamais fait manger directement : la pédagogie de l’art, oui (Éducation Populaire).

Aujourd’hui je ne suis plus capable de faire de la pédagogie sauvage comme je le faisais durant une dizaine d’année. Je travaille donc sans cesse à l’atelier, chez moi, etc. Vive le RSA !

Il n’y aura donc jamais une galerie (une vraie, une qui aime l’art et ses artistes et qui veut bouffer avec ça), un critique d’art qui s’amusera à écrire sur mon travail, qui me proposeraient leur soutien.

Et merde. Je sais cette note stérile et absurde.

Mon travail va bien.

Mes cactus semblent survivre.

Il me paraît impossible de faire de l’art à temps partiel.

Suite à quelques commentaires, quelques "précisions" :

Il ne s'agit pas d'opposer bon goût et mauvais goût... à moins de chercher le consensuel, d'étudier les statistiques et de concevoir l'oeuvre d'art comme un produit qui doit plaire (ce n'est pas pour rien si l'art contemporain se confond de plus en plus avec le design). J'oppose produit et oeuvre d'art, bien sûr. L'artiste ne sait pas où son travail l'emmène.(J.L Godard : "Il y a ceux qui font des films et ceux qui font du cinéma". On pourrait transposer ainsi : il y a ceux qui font des tableaux et ceux qui font de la peinture. Je prétends faire de la peinture comme Cavalier fait du cinéma.)

Mon travail, notamment par le biais de cette exposition, obtient une reconnaissance institutionnelle et rencontre un public. Invité par une autre Ville, j'expose prochainement, encore une fois dans un hall de mairie consacré à l'art.

Oui, bien sûr qu'il s'agit de rencontres. Et là l'artiste n' a pour rôle que de tenter de diffuser son travail, d'en être l'agent et ne peut guère agir autrement. Le manque est là, juste là : la rencontre avec des professionnels de l'art (est-ce que ça existe ça, d'ailleurs ?).

De mon côté, les artistes que je connais qui s'en sortent économiquement donnent des cours et pour la plupart finnissent par abandonner plus ou moins leur travail d'artiste. Ce que je ne peux pas faire.

Le RSA est absolument vital. Dans beaucoup de pays européens, les artistes plasticiens sont rémunérés par jour d'exposition. J'ai proposé lors d'un vernissage à l'élu qui représentait la Ville du Mans que celle-ci soit pionniaire en la matière.

Notons au passage que les plasticiens n'ont pas de statut en France. Le artistes du spectacle vivant en ont un. Là aussi, ceux que je connais déclarent dans leurs activités artistiques, par exemple, le montage de guirlandes électriques dans les galeries marchandes.La peinture n'est pas un spectacle vivant.

Au XVIIème on parlait du "regardant" et non pas du "spectateur" devant une oeuvre d'art plastique.

Il y a des particuliers fidèles qui collectionnent mes boulots. Peu et rarement et le prix est à leur convenance. Je hais la spéculation.

Et je ne pigne pas, loin de moi cette attitude. Je cherche une main sensible et puissante... râaâaâhhh