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mercredi 30 juillet 2008

Je suis profondément superficiel

Panneau métallique peint, cuivre, yuzen chiyogami, terre crue, papier "buvard", encre de Chine, acrylique, impression jet d'encre. 40x32cm. 2008

Le choix du support, écrivait Paul Klee, détermine l’œuvre d’art à venir. C’est le geste primordial.

Warhol parlait de la surface comme de la seule dimension identifiable de son travail.

Les artistes du mouvement « support-surface » dissèquent le support ne laissant parfois qu’un squelette, une dépouille, des lambeaux.

Je pense aux choix des marbres de Michel-Ange, à la main sur la paroi de la grotte (trembla-t-elle ?), je pense aux papiers de Juan Gris. Je pense au burin pénétrant de Rembrandt , aux sillons qu’il creuse, à la presse qui imprime la surface rayée, gravée, encrée de la plaque de cuivre révélant l’épaisseur du papier. Je pense aux origamis.

Le choix du support peut être, dans mon travail, d’une lenteur vertigineuse - plusieurs décennies parfois s’étalent entre le moment où « l’objet » s’installe dans mon intimité et le moment où il devient support.

Je crée des surfaces. La surface de l’écran n’y échappe pas.

Lorsque le couteau tranche la terre d’argile se créent simultanément deux nouvelles surfaces - le doigt au bord des lèvres.

La peau est surface – intermédiaire nerveux avec le monde.

Je suis profondément superficiel (cet oxymore est certainement de Andy Warhol…).

A.L.


lundi 21 juillet 2008

La Saint-Barthélemy

1945 - 08 - 06
Pascal Quignard écrit :
"La Saint-Barthélemy est la porte de l'Europe de la Renaissance, transformant le monde en espace déchiré, fugitif, fratricide, baroque. Temps où la religion commença à faire horreur.
Ce fut une "Seine uniment rouge" qui traversa Paris ce jour-là.
C'est le jour absent des Essais de Michel de Montaigne. C'est la page retranchée de son Beuther. On ne saura jamais ce que Montaigne pensa du 24 août 1572.
Excidat illa dies ! s'écria son ami Michel de l'Hospital. (Que ce jour soit retranché du temps !)"

Chapitre XXI - La Saint-Barthélemy - Sordidissimes -Ed. Folio
YEAR ZERO

dimanche 20 juillet 2008

Fragment (s)

Fragments : tissus de coton, acrylique sur carton, épingle-nourrisse, 20x20cm.

Pascal Quignard écrit au Chapitre XXIV (Le 19 mars 2000 à Mons) de Sordidissimes :
"(...) Nous pénétrâmes dans la chambre aux fragments.

A droite le passe-plat aveugle (bois, au fond plein, tournant) où étaient posés les nourrissons que leurs mères abandonnaient aux religieuses avec un morceau de l'image sainte. Sur trois murs les images rompues en deux, ou les initiales déchirées horizontalement, ou les lettres divisées en sorte d'être incompréhensibles sans l'autre moitié.
Sur un seul mur les images réunies ou les initiales reconstituées ou les missives complétées.
Ce sont ce que les Grecs appelaient des symbola.
Les symboles étaient à l'origine des morceaux de poterie brisée. Les fragments, dès lors qu'ils s'encastraient les uns aux autres, établissaient la reconnaissance des amis ou rétablissaient le pacte de ceux qui avaient fait marché."


jeudi 17 juillet 2008

De atomica nube super Hiroshimam - Diptyque

Gaffeur, carré "Conté", impression jet d'encre, gouache, acrylique, tissus bitumés sur gravure début XXe. - Tricot, pastel, boîte en bois, gouache, papier chiffon, papier peint début XXe., carton - 110 x 60 cm - Juillet 2008

Fleurs d'Hiroshima

4 impressions numériques sur papier chiffon - porte vitrée d'horloge -
50 x 30 cm. Juillet 2008

dimanche 13 juillet 2008

Postcards from Hiroshima

Combien m'a-t-il fallu attendre pour oser prendre à bras le corps "ce thème", "ce sujet" ? Le prendre frontalement, sans honte ni pudeur. Comment aborder les destructions d'Hiroshima et de Nagasaki ? Comment aborder cette phénoménale intelligence humaine ? Au service de quoi au juste, cette intelligence ? Quelle intelligence évoque-t-on là ?

A 15 ans j'ai fait une affiche pleine de rage et de noblesse contre le nucléaire. L'image en noir et blanc, encre de Chine et plume, représentait un corps squelettique se noyant d'un côté dans l'ombre, de l'autre suffocant dans le blanc cru du papier-affiche. L'ensemble évoquait la silhouette du nuage nucléaire surplombant Hiroshima, le 6 août 1945.

Longtemps donc je n'effleurai plus ce sujet. J'étais presque craintif lorsque je le croisais par hasard.
Depuis j'ai lu de nombreux livres d'écrivains japonais, dont "Hiroshima, Fleurs d'Eté" de Tamiki Hara (Ed. Acte Sud-Babel- 2007). Ce livre sera à l'origine d'un genre littéraire nouveau au Japon : la "littérature de la bombe atomique". Tamiki Hara se jette sous un train de banlieue en 1951.

Comment parler de "l'après-coup" ? Comment regarder notre civilisation dans le blanc des yeux, tranquillement ? Comment se construire sereinement avec ces mêmes ingrédients de civilisation qui ont conduit à ces actes ? Quel fut le parcours des savoirs qui ont permis d'aboutir à ces actes démesurés ?J'ai pris ces photographies au Mans, à Chartres... J'étais au Japon...




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vendredi 11 juillet 2008

Shitao,vague de pierre

Un voyage à l'île de La Réunion - Mai 2008 - Photographie

"En Chine ancienne, on appelait Vague de pierre la montagne. Vague de pierre se disait shitao."
Pascal Quignard - Chapitre LXXXIV - Sordidissimes


Shitao,vague de pierre


Préface

Durant mon premier voyage à l’île de la Réunion, en mai 2002, je n’avais vu « que » l’Océan Indien. Ce nom lu sur une carte géographique m’avait renversé. Vous m’en auriez parlé six mois avant, je n’aurais pas su le situer, encore moins cette petite île volcanique, à deux doigts de Madagascar ! Je suis casanier, de fait, de force.

Un caillou posé là, moi dessus avec ma compagne, grosse de notre premier enfant. J’y ai vu les lagons bleus, forcément bleus. Mis un pied dedans, à cause du nom de l’océan, de l’eau jusqu’au mollet. Derrière la barrière de corail, de menaçants requins invisibles. Sur la plage bordée de palmiers, des coraux morts « enguirlandent » le sable. Quelques roches volcaniques rappellent à nos bons souvenirs le piton de la Fournaise vomissant sa lave dans l’Océan Indien, sud-est de l’île.

Chez des amis chinois de la famille de ma compagne j’entends parler des fêtes indiennes bruyantes et colorées, odorantes et rouquines de St.-Pierre. Je me mets à rêver devant mon assiette. Mon deuxième voyage à la Réunion commença à se préparer là.

Mai 2008 : ma compagne grosse de notre deuxième enfant et notre fils, nous nous rendons à l’Entre-Deux où demeurent ses père, mère et frère.

Entre temps j’apprends que l’île, cône baroque, chaotique, s’élève jusqu’à 3000 mètres et plonge d’autant dans l’eau. Le vertige me prend. Énorme.

J’imagine le calme noir, glacé, paisible et silencieux des grands fonds qui nous entourent. L’épaisseur immobile de toute cette eau m’angoisse au plus profond, m’anesthésie, m’investit. Seule la surface semble avoir le pouvoir de s’agiter, violente et toute de douceur : des squelettes d’oursins, encore hérissés de leurs piques, sont roulés intacts sur la plage, côtoyant de lourds coraux et galets. Mouvements de l’eau bruyants, violents et fascinants de délicatesse.

Je me tourne vers l’intérieur : le sable, les villes, les cultures intensives de cannes à sucre, la montagne.

Mon appareil photographique ne me quittera pas.

Les montagnes – les pics, les pitons – sont effilés comme une dentition conforme à l’alimentation d’un omnivore – dents de cochon. On les dirait poreuses, comme recouvertes de mousse.

Je me suis attaché à l’une de ces dents, étirée, allant mollement vers des fonds invisibles. Sa forme générale – disons le rythme de sa structure – a quelque chose de rassurant, d’apaisant. Son mouvement lent, que l’on sent venir de sa masse globale, comme un écrasement qui l’oblige à aller de l’avant, évoque une danse archaïque, support à tous les dépassements, à toutes les méditations. De profil : présentation d’un dos reptilien retenant jusqu’aux derniers instants crépusculaires une tache oblongue de soleil, en bas de son flanc.

La lourde sérénité de la matière ; les épousailles de la terre du centre et de la lumière solaire.

Elle domine la ville de l’Entre-Deux. On s’en approche par la route du Bras-Long.

Shitao. Je suis une cave sans paroi.

La chambre noire est un refuge. Elle me contient.

Je deviens un œil électronique. Je n’anticipe rien de chacune des photographies que j’ai pu prendre. Ça ! Maintenant !

« Dès l’instant que l’on prête une attention soutenue à toute chose, souvent un simple brin d’herbe, tout devient un monde en soi, mystérieux, imposant, indiciblement magnifié. Presque un monde " méconnaissable ". » H. Miller dans Tropique du cancer est un œil monstrueux. Le hasard – la part de nos actes que l’on perçoit comme étant involontaire – est prégnant dans mon travail. Le hasard est aimé, recherché, épousé s’il le souhaite.

W. Allen voulait se réincarner en éponge.

L’objectif macro-photographique est l’outil qui me permet d’atteindre au plus près ce que je tente de « toucher ». Mes photographies, du moins en ai-je le sentiment, usent à satiété de la synecdoque. Un pli de corail me parla plus de Gaudi qu’une longue dissection acrobatique de son œuvre. Les motifs affolants de ces mêmes coraux me transportèrent illico dans les ateliers d’imprimerie de tissus japonais.

Reconnaître ce que je suis dans ce que je vois.

Cette île de la Réunion (baptisée ainsi sous la Révolution française, le nom de Bourbon devant être effacé) me fit entrevoir mon Japon, ma terre imaginaire d’élection. Peu de temps avant ce voyage je vivais au rythme des 53 relais du Tôkaïdô de Hiroshige (1797-1858). Les descentes que nous fîmes du cirque de Cilaos et de l’Enclos me laissèrent sans voix. Alléluia !

Le Formica Leo, cratère secondaire du Dolomieu apparu lors d’une irruption en 1753 (C’est le Réunionnais Hubert Joseph qui lui donna son nom au XIXè siècle), est un petit cône roux d’une facture classique, douce, sans aucun tourment. Les gens s’y placent et s’y meuvent comme sur une scène de théâtre vouée à la danse. Le photographe y croit halluciner tant les fourmis se laissent chorégraphier à loisir, sans cesse, par la géométrie du lieu, parfaite pour cet exercice. Le lion dort.

A dix-huit heures la nuit dégringole lourdement. Les nuages laiteux s’acoquinent aux pitons, glissent vers les vallées, remontent et s évaporent en filaments – chevelure de sucre à la crème. Sourires des Bouddhas repus de sexe. Papier humide. Silence.

Dès la nuit s’approchant, les caméléons – ô merveilleux compagnons, que voyez-vous ? me voyez-vous ? – sont d’invisibles créatures. Ils sont les gemmes vénérables parmi les fleurs et les fruits du jardin. Lents et pathétiques danseurs.

(L’œil électronique était à dix centimètres du visage du caméléon mâle. Une goutte d’eau suivait le plat de son front. Un de ses yeux coniques visait intensément l’objectif photographique. D’un geste fulgurant, repoussant les mâles concurrents, dans un souffle silencieux, il me montra l’intérieur de sa gueule, losange noir. Puis il se remit aussi rapidement à sa méditation. Je restai figé – je ne sais combien de temps – heureux. Je marmonnai de rapides excuses et revins le lendemain tenter une nouvelle mais courte séance de portrait. Ici, on nomme caméléon « endormi ».)

Alors que la maisonnée s’endormait, je fumais seul une cigarette le nez levé vers le ciel noir. Parfois des nuages solitaires s’illuminaient sourdement des rayons de lune. La musique était douce et hypnotique. Les grillons émettaient un chant cadencé ponctué par quelques rongeurs à la tessiture suraiguë. Le jardin qui entoure la maison est un refuge pour objets de toutes sortes : camion et cage à oiseau, gants de caoutchouc et tuyaux bleus, cocos et guitare, bidon et gants de boxe… Un ami m’apprit la mort de Rauschenberg par courriel. Son beau était au jardin, là. Junk.

Au sous-sol, un pilier flanqué d’un miroir. Je m’y réfléchis – comme les arbres fruitiers derrière moi, la voiture à ma droite, les objets hétéroclites à ma gauche. Autoportraits ou portraits de Rauschenberg.
Case de taule.

Transformer tout le jour. La rage de construire qui possède l’homme est tangible sur cette île. Paysages balafrés, failles béantes, béquilles de béton gigantesques, ponts fabuleux entre deux montagnes, parois de roche verticales maintenues par des cottes de mailles géantes, jeux de démiurges enfantins. Où que mon regard se porte, une énergie folle, démesurée, m’écrase, me concasse en retour.

L’homme, excluant du règne du vivant le minéral, cherche à se hausser, à s’exclure. Il s’aime en marginal ; dandy extravagant missionné par des dieux ; rage divine ; fuir Eden.

Rien dans cette île, durant ce voyage, ne m’a paru saugrenu. Pas le moindre indice de comique. Que du convenu, que de l’intime.

Durant le travail de traitement des images, je me suis attaché à transcrire sincèrement le souvenir de l’instant de la prise de vue : deuxième temps du geste photographique.

Ce n’est ni la géographie ni le mouvement qui décide du voyage, qui détermine entièrement sa nature. Je ne suis pas tout à fait ici.

Au Mans,
le 24 juin 2008.

ALAIN LELIEPVRE